Ingahy be, le tireur de pousse-pousse

tireur de pousse-pousse Antsirabecrédit : govaayu via PIxabay, CC0 Creative Commons

Ceci est un récit fictif.

« Tu n’as pas oublié ta gourde ? », me lance ma mère tout en aidant ma petite sœur à enfiler son tablier rose bonbon. Distraite, je ne lui réponds pas. Je suis occupée à lorgner la pendule accrochée dans la salle de séjour. 7h30. Je cours regarder par la fenêtre : ponctuel comme tous les jours. Il est là, assis sur une monticule de gazon près de sa pousse-pousse, mâchouillant un brin d’herbe.

« Il », c’est Ingahy be, ou du moins, c’est ainsi que nous aimions l’appeler. En malgache, ce nom signifie « le vieillard ». Avec son humble véhicule à traction humaine, pieds nus, il venait nous prendre quotidiennement, ma sœur et moi, pour nous amener à l’école puis nous ramener à la maison.

Dans la ville d’Antsirabe, la température est en moyenne de 18°. Durant l’hiver austral, qui s’étend de juin en août, il fait encore plus froid. Mais qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il grêle, lngahy be, le fidèle et dévoué, n’a jamais manqué un seul de nos « rendez-vous ».

Malgré son âge avancé, il n’avait rien à envier aux autres tireurs de pousse-pousse, qui étaient souvent plus jeunes et plus forts. Son atout à lui, c’était sa bonne humeur inébranlable. Le vieillard ne rouspétait jamais, toujours prêt à rendre service en échange d’un modique salaire.

Sa simple bonne humeur ne suffisait pas à ma mère. Quand Ingahy be la transportait en pousse-pousse pour faire ses courses en ville, la tension montait d’un cran quand elle rentrait à la maison : « Ingahy be est trop vieux, il ne tire pas assez vite ! » Avec ma sœur, on se contentait de rire sous cape. Le fait qu’il se déplace lentement ne nous a jamais posé de problème. Quelque part, cela nous fascinait et nous amusait à la fois.

Pendant les trajets, quand le véhicule montait une légère pente, le vieil homme suait, transpirait et s’essoufflait littéralement avant d’avoir atteint le « sommet ». Il avait du mal à respirer mais se ressaisissait aussitôt, stoïque. Ma sœur et moi étions encore trop jeunes pour comprendre qu’il souffrait visiblement d’un problème quelque part dans ses poumons.

Quand nous arrivions trop en avance à l’école, il garait l’engin sous un jacaranda en fleurs devant le portail et nous racontait des anecdotes sur sa jeunesse, à la campagne de Fandriana, dans la province de Fianarantsoa. Beaucoup de ses histoires nous faisaient bien rigoler, ma sœur et moi, et ça le rendait encore plus joyeux de nous voir éclater de rire.

Chaque fois qu’il évoquait sa jeunesse, Ingahy be nous parlait de Sahondra. Sahondra, c’est sa bien-aimée qui l’a quittée un peu trop tôt pour aller « là-bas ».  A l’époque, nous ne pouvions pas encore comprendre la subtilité des jeux de mots. Que voulait-il dire par là ? Là-bas où ça ? Pourquoi n’allait-il pas rejoindre Sahondra s’il l’aimait ? Voulait-il qu’on lui paye les frais de taxi-brousse parce qu’il n’avait pas assez d’argent ?

Les seuls moments où il affichait une mine triste, c’était quand il parlait d’elle. Les yeux d’Ingahy be se mettaient à briller de mélancolie et les fossettes sur ses joues ridées se creusaient davantage, comme s’il se débarrassait du masque joyeux qu’il portait tous les jours. Chaque fois qu’on lui posait des questions pour en savoir plus, il nous lançait systématiquement un gentil : « Allez, il est temps d’y aller, votre maîtresse vous attend ! »

Et puis un jeudi, Ingahy be n’est plus venu. Ni le jour d’après, ni les suivants.

Nous n’avons jamais su comment il s’appelait réellement, s’il avait de la famille, s’il avait des enfants, des petits enfants…

Ses rares amis tireurs de pousse-pousse nous affirmaient qu’il était décédé. Pour moi, c’était impossible. Il s’était juste décidé à rejoindre Sahondra « là-bas », enfin.

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