Les tabous liés à la grossesse à Madagascar

grossesse et tabous à madagascarPhoto : Tc-torres via pixabay

Lundi dernier, je m’arrêtais devant un petit étalage d’épices dans un marché du centre ville.

« Bonjour, je voudrais un peu de gingembre s’il vous plaît ! »

Je tends la paume de ma main pour que la vendeuse puisse me passer les gingembres, mais elle les met directement dans mon sac à moitié ouvert, ignorant royalement ma main tendue. Elle a dû lire l’étonnement sur mon visage car elle a vite rétorqué, souriante :

« C’est parce que vous êtes enceinte. Il ne faut pas vous remettre les gingembres dans la main, sinon votre bébé aura un orteil en trop. »

Euh okèèè !

Sur le coup, je ne savais pas trop comment réagir. Mais j’ai tout de même pris la peine de la remercier avant de partir.

Arrivée chez moi, une réflexion digne d’un maître Shaolin s’imposait. Je devais absolument faire deux choses :

  • Premièrement : me mettre au régime. Parce que non, figurez-vous, je ne suis pas enceinte !!!! Le truc c’est que dernièrement, un peu trop de graisse s’était accumulée au niveau de mon bide. Je ne savais pas à quel point cette partie de mon corps était saillante jusqu’à ce qu’il m’arrive cette histoire.
  • Deuxièmement : écrire un billet sur les tabous liés à la grossesse à Madagascar. J’en ai souvent entendu parler autour de moi mais je n’y ai jamais prêté attention. Aujourd’hui, il fallait que je partage au monde cet aspect unique de ma culture.

Je me suis donc renseignée et re-renseignée, allant jusqu’à saouler mon entourage avec mes questions de blogueuse désespérée. Finalement, quelques lectures (dont le joli billet de Lalah) et dix verres de jus de gingembre après, j’en étais venue à dresser cette petite liste d’interdits – parfois insolites – s’appliquant aux femmes enceintes. Liste non exhaustive bien sûr :

  • Ne pas recevoir un œuf dans la main, ne pas en mettre dans la poche sinon le bébé naîtra muet ;
  • Ne pas porter de citrouille sur la tête – dans un panier par exemple – sinon le bébé sera chauve ;
  • Ne pas irriguer une rizière et ne pas enjamber une hache sinon le bébé aura un bec-de-lièvre ;
  • Ne pas recevoir de gingembre dans la main, ne pas en mettre dans la poche sinon le bébé aura des doigts ou des orteils en trop; il lui poussera des excroissances de chair sur d’autres parties de son corps ;
  • Ne pas refermer entièrement le couvercle d’une marmite sinon le bébé sera muet ;
  • Après avoir mangé du foie de volaille ou de zébu, ne pas se toucher avec les mains « sales », sinon le bébé aura de grosses taches noires sur le corps ;
  • Lors d’une dispute, les parents ne doivent pas se menacer avec une faucille/« antsim-bilona » (genre de couteau courbé avec lequel on coupe le gazon) sinon le bébé sera bancal ;
antsim-bilona couteau courbé

La faucille/ « antsim-bilona », genre de couteau courbé qui sert à couper le gazon. Crédit : Fenosoa Sergia

  • Ne pas recoudre un vêtement troué au risque de rendre l’accouchement difficile ;
  • Ne pas mettre de sel dans sa poche sinon le bébé sera morveux toute sa vie (ma mère a dû enfreindre celui-ci 🙁  ) ;
  • Ne pas porter de foulard/cache-nez, ne pas attacher de tissu autour de la taille sinon le cordon ombilical s’enroule autour du cou du bébé ;
  • Ne pas se disputer trop souvent avec une personne particulière au risque de voir le bébé devenir son portrait craché ;
  • Ne pas se moquer du handicap des autres sinon le bébé aura le même.

En parlant de handicap, ma grand-mère m’a racontée une petite anecdote là-dessus. Un cas qu’elle a vu de ses propres yeux quand elle habitait encore à Manakara : une femme de leur village était enceinte (appelons-la Ranoro). Un chien qui boitait (appelons-le Boris) passait souvent dans sa cour. Ranoro détestait voir Boris parce qu’il avait ce handicap, ça l’agaçait. Comme pour exprimer son mépris, elle lui donnait des coups de pieds, lui lançait des pierres tout le temps. Quand l’enfant de Ranoro vint au monde, il devint lui aussi boiteux. Comme Boris. Preuve que certains interdits sont bien à prendre au sérieux !

Dans la culture malgache, il existe de nombreux types de « fady » (tabous). Les transgresser signifie injurier les « Razana » (ancêtres divinisés). C’est donc courir le risque de voir un malheur s’abattre sur soi ou sur sa famille. Et même si la plupart de ces « fady » n’ont aucune explication scientifique et rationnelle, ils ont bien traversé les époques et sont toujours d’actualité.

Pour le cas de la femme enceinte, libre à elle de les respecter ou pas. En 2018, c’est surtout une question de conviction.

Toujours est-il que les conséquences – censées être néfastes – ne se produisent que très rarement, pour ne pas dire jamais. En tout cas c’est ce que j’ai pu constater avec les grossesses de quelques proches. Des tantes à moi ont délibérément ignoré ces préceptes et leurs bébés sont nés parfaitement « normaux ». Je pense donc qu’il y a du vrai quelque part uniquement pour ceux qui y croient.

Enfin bref ! Si moi je crois ou non à ces tabous ? Mmmmh je ne suis pas vraiment superstitieuse… Mais quand une gentille vendeuse tente de nous sauver – mon bébé fictif et moi – des griffes d’un gingembre maléfique, alors oui je veux bien la croire ! 🙂

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